Comment peut-on se passionner pour l'enregistrement des chants d'oiseaux ? Quelles sont les motivations très diverses qui conduisent à cet art ? Quels plaisirs et quels résultats peut-on retirer de la chasse au magnétophone ? C'est-ce que je voudrais essayer d'expliquer dans ce premier article d'une série de trois, le second sera consacré aux moyens techniques, c'est-à-dire à l'équipement nécessaire, et le dernier à la façon d'utiliser cet équipement, c'est-à-dire à l'art d'enregistrer les chants d'oiseaux.
Chacun de nous peut un jour enregistrer un oiseau simplement par plaisir, ou pour sonoriser un film ou des diapos demandant une séquence de sons naturels, mais si l'on regarde du côté des professionnels, on constate qu'ils viennent principalement de trois horizons différents, ayant chacun une approche très particulière : l'approche technique, l'approche scientifique, l'approche musicale. L'approche technique se présente ainsi : la plupart des sons qui nous entourent sont faciles à enregistrer, du moins à un niveau amateur : ambiances de villes, paroles, musique peuvent être reproduites plus ou moins bien même sur des cassettes très bon marché. Par contre, avec les chants d'oiseaux, les difficultés commencent : fréquences aiguës jusqu'à l'inaudible, grande dynamique, attaques brusques, sans compter la difficulté d'approche presque toujours grande, chaque espèce d'oiseau ayant une «distance de fuite» par rapport à l'homme qui reste constante.
C'est sans doute simplement pour relever ce défi que, dès les années 50, des amateurs et des professionnels d'Europe et d'Amérique du Nord ont entrepris d'enregistrer les chants d'oiseaux, et on leur doit quelques progrès importants dans la conception et l'utilisation de l'équipement. En réalité, c'est même à la fin du siècle dernier qu'un brillant amateur anglais, Ludvig Koch, réalisa le premier enregistrement d'oiseau : une gravure directe sur cylindre de cire. Il fallait emporter le matériel sur le terrain, y compris les longs câbles des micros, le tout pesant un poids énorme. Nous reviendrons sur l'évolution de la technique dans le prochain article. L'approche scientifique est actuellement très importante. Toutes sortes de disciplines s'intéressent au langage de l'oiseau, qui est partie de son comportement, mais qui a également des structures «innées» qui font l'objet d'études tout comme les plumes ou le squelette, même les taxonomistes, c'est-à-dire les spécialistes de la classification, s'intéressent depuis quelques années aux chants et aux cris des oiseaux pour les classer plus sûrement dans telle ou telle famille, espèce ou sous-espèce.
ETUDE DU COMPORTEMENT
Chez la plupart des espèces, le mâle s'établit au moment de la nidification sur un territoire où il se met à chanter, parfois nuit et jour comme le rossignol. Ce chant appelé «chant territorial» a une fonction biologique bien précise : il sert à la fois à séduire la femelle et ensuite à protéger le territoire - et donc le couple - contre les intrusions possibles d'autres mâles de l'espèce. On constate, en effet, que tant qu'un mâle chante sur son territoire, les autres mâles passent leur chemin sans chercher à s'établir dans un lieu déjà occupé et bien gardé. Le chant est le seul moyen d'avertissement efficace envers des rivaux, car il peut se répandre à tous moments sur une très grande surface, alors que la présence physique de l'oiseau dans la végétation exhubérante du printemps risque de passer inaperçue.
L'enregistrement présente une valeur expérimentale de recherche considérable, parce qu'il est possible de repasser à un oiseau son propre chant, ou celui d'un autre mâle de son espèce : on réalise ainsi une agression territoriale, et on peut ensuite voir ce qui se passe. Par exemple, on peut voir jusqu'où le mâle provoqué vient chanter, il ira jusqu'à tel et tel buisson, ou au sommet de tel arbre, et jamais plus loin : on connaît ainsi les limites de son territoire d'une façon précise, au mètre près. Car les mâles défendent leur territoire par le chant, en chantant de plus en plus fort et de plus en plus longtemps sans arrêt, mais sans jamais quitter leur territoire. Autant ils se sentent forts et «dans leur droit» sur leur territoire, autant ils craignent d'en sortir et l'évitent autant qu'il se peut.
UN LANGAGE
On a cherché à savoir ce qui, dans le chant territorial, était essentiel et provoquait l'agression,et ce qui était accessoire et sans effet, territorial précis. C'est ainsi que l'on a raccourci par montage, ou déformé par filtrage sélectif les chants territoriaux de certains oiseaux, jusqu'à obtenir un signal réactionnel minimum, qui parfois n'a plus grand chose à voir avec le chant de l'espèce. Certaines fréquences particulières, associées le plus souvent à un embryon rythmique ou tempo provoquent à elles seules la réaction de défense, et la question s'est posée de savoir pourquoi le chant n'était pas réduit à ce seul signal nécessaire. On observe aussi que la partie non nécessaire sur le plan territorial est souvent une caractéristique individuelle, car dans beaucoup d'espèces chaque mâle a son propre chant bien à lui. Ce qui voudrait dire que le chant peut non seulement comporter un message territorial commun à toute l'espèce, mais aussi une «signature sonore» individuelle permettant d'identifier chaque individu en temps que tel, ce qui présente certainement aussi un intérêt sur le plan biologique et social.
Une autre étude qui n'est guère pratiquée dans la nature mais qui utilise les techniques d'enregistrement, consiste à savoir ce qui, dans le langage des oiseaux est acquis par l'apprentissage, et ce qui est inné. Pour cela, on élève des oiseaux dans des «cages de silence» où, dès l'état d'œuf, ils sont privés de tous sons et notamment des sons émis habituellement au nid par les parents. On enregistre l'année suivante le chant territorial ou les cris des oiseaux élevés ainsi, et par comparaison avec ceux restés en liberté, on peut voir ce qui manque dans leur langage, c'est-à-dire ce qu'ils n'ont pas pu apprendre de leurs congénères. Pour les oiseaux qui font partie des familles très primitives qui existent sur terre depuis 120 ou 80 millions d'années, on constate que le langage est, pour l'essentiel, inné : cris de demande de nourriture, cri d'alarme, cri de détresse, cri de demande de copulation sont bien émismalgré la vie dans la cage de silence. Ces espèces sont notamment les oiseaux aquatiques comme oies, canards, mouettes, goélands, etc...

Par contre chez les passereaux arrivés beaucoup plus récemment dans l'arbre de l'évolution, qui sont presque tous de petite taille et qui sont les meilleurs chanteurs, la cage de silence a pour effet de les priver d'une partie de leur chant, et dans quelques cas, de presque tout leur chant. Il semble qu'il se dessine ainsi, chez les oiseaux, une évolution vers une forme de chant de plus en plus complexe et de plus en plus transmise, et sans aucun doute, augmentée et perfectionnée de génération en génération, quoique ce phénomène soit sans doute trop lent pour le mettre en évidence aisément. D'autres spécialistes s'intéressent aux variations locales et régionales des chants d'oiseaux, variation qui est, en réalité, tout à fait comparable à celle des différents «accents» du langage humain. De même qu'un breton ne parle pas comme un marseillais, de même un bruant ortolan chante très différemment en Provence, en Bretagne, et même en Finlande. Il semble qu'il y ait aussi de véritables «modes» qui naissent chez les espèces les plus douées pour, le chant, ce fut le cas voici une vingtaine d'années pour la fauvette à tête noire, qui se mit à ajouter un petit motif final à son chant. L'anomalie fut enregistrée d'abord dans l'est de la France, puis partout, même dans les jardins de Montmartre. Actuellement, il n'est plus possible de retrouver la trace de cette variante qui semble avoir disparue complètement. Peut-être pourrait-on la «réapprendre», à l'aide d'un magnétophone, à quelques fauvettes et relancer ainsi la mode ? Ce serait vraiment une belle expérience à faire...
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Je terminerai par une anecdote lorsque j'habitais Collobrières dans le Var, chaque année, au mois d'avril, un couple de pie-grièches à tête rousse venait s'installer dans un gros cerisier du jardin, où le mâle chantait tous les matins. Le chant de cette espèce comporte souvent des motifs enchaînés les uns aux autres comme dans un véritable «pot-pourri», motifs qui sont empruntés aux chants des oiseaux voisins. Une année que j'étais allé au Maghreb en février-mars, je fus stupéfait d'entendre en avril ma pie-grièche mettre dans son chant tous les chants des oiseaux que j'avais enregistrés au Maghreb. En tout , près d'une vingtaine d'espèces : téléphone tschagra, engoulevent d'Égypte, sirli du désert, rollier etc..., tout y était... En quelque sorte, pie-grièche me racontait son voyage, et je savais avec certitude où elle avait passé l'hiver... à quelques centaines de kilomètres près. C'était en tous cas, au nord du sahara.
UNE MUSIQUE
La troisième approche dont je voudrais parler est l'approche musicale. De tous temps, des musiciens se sont intéressés aux chants des oiseaux, et l'on trouve des «emprunts» ou des références explicites aux oiseaux dans la musique du moyen-âge, dans la musique classique et romantique, dans la musique moderne et jusque dans la musique électro-acoustique. Le compositeur Olivier Messiaen est renommé pour l'intérêt qu'il porte aux chants d'oiseaux et toute une partie de son œuvre est une recréation musicale s'inspirant de certains chants d'oiseaux avec une précision parfois étonnante, c'est-à-dire que pour une oreille avertie, il est possible de reconnaître immédiatement le chant d'oiseau dont le compositeur s'est inspiré.
Pour les musiciens, la «musicaIité» des chants d'oiseaux, du moins des plus évolués, n'a jamais fait aucun doute. Cependant bien des scientifiques ne voulaient voir dans ces chants, du moins dans la première moitié de notre siècle, que du «bruit». Une polémique, que je trouve personnellement assez ridicule, a donc opposé pendant des dizaines d'années certains «rationnels» à certains «artistes», et ce sont finalement ces derniers qui ont eu gain de cause, grâce à un ... ordinateur IBM (aux USA). En effet, une équipe de spécialistes a mis en fiche les caractéristiques communes à toutes les musiques humaines, dont certaines telles que : rythme, mélodie, consonances, dissonances, etc... sont faciles à comprendre, et dont d'autres sont plus subtiles. Injectées dans l'ordinateur et digérées, ces caractéristiques produisirent l'effet suivant : si l'on faisait écouter à l'ordinateur une musique quelconque, il disait «musique». Si on lui faisait écouter un bruit, il disait «bruit». Alors, on lui fit écouter certains chants d'oiseaux évolués tels que ceux des grives, alouettes, etc... et il afficha aussitôt : «MUSIQUE». C'est dire qu' il n'y avait aucune différence essentielle sur le plan de la structure sonore, entre ces chants et les musiques des hommes.
LE CONTENU
SONORE
Si certains musiciens électro-acousticiens s'intéressent au «matériau» chant d'oiseau, c'est que ce matériau a des caractéristiques extraordinaires. Un synthétiseur, du moins jusque tout récemment, avait toujours une tonalité, un grain sonore de synthétiseur, quelle que soit par ailleurs la variété de ses sonorités. Le grain sonore de certains chants d'oiseaux est d'une qualité toute autre. Qu'on en juge : un oiseau peut émettre 400 sons distincts, et les percevoir comme 400 sons séparés, en une seconde. Pour notre oreille humaine, au-delà de 40 sons à la seconde, nous percevons ... un son continu. Le syrinx des oiseaux, organe qui leur sert à émettre leurs sons vocaux, est très spécial : il descend verticalement dans la gorge, puis se scinde en 2. Or, chacune de ces 2 parties peut émettre un son, l'oiseau peut donc émettre deux sons fondamentaux différents à la fois. De plus, les harmoniques peuvent être contrôlées indépendamment pour chaque fondamentale et elles peuvent varier dans des proportions considérables. Le résultat pratique, c'est tout un monde sonore qui va de la pureté totale (sirli du désert, pluvier doré) à des sortes de claksons multiples (bouvreuil githagine) rappelant ceu qui équipent certaines voitures, jusqu'à des sons pratiquement blancs (émission régulière sur une très grande gamme de fréquences : pie-grièches africaines par exemple). Un même oiseau étant capable, très souvent, d'exécuter toutes ces sortes de sons, et en particulier, des sons purs et presque sans harmoniques suivis de sons blancs ou avec harmoniques nombreuses.
L'oiseau est une petite boule de plume qui ne pèse parfois que quelques grammes, mais qui vit à une autre échelle de temps que nous. Sa température interne est de 41 degrés ou plus, et il peut sans moteur voler à 100 km/heure, il émet ou entend 400 sons seconde, etc... C'est pourquoi on a pu faire des découvertes musicales en ... ralentissant certains chants qui, pour notre oreille, n'étaient qu'une bouillie infâme de sons suraigus. Certains oiseaux émettent jusqu'à 40.000 Hz, il faut donc ralentir plusieurs fois pour arriver à entendre toutes les fréquences émises, et on s'aperçoit alors que la bouillie sonore devient une structure rythmique et mélodique organisée, et souvent très belle. Plusieurs spécialistes, musiciens à l'origine, ont étudié les chants d'oiseaux au ralenti, et notemment Peter Szoke en Hongrie. Je dois dire que le chant de la grive des bois du Canada, ralenti 4 fois, est une des plus belles choses que j'ai jamais entendue. Pour chanter les oiseaux n'utilisent pas que leur syrinx. Certains chantent avec leurs ailes (claquements rythmés très puissants, les plumes de bout de l'aile dépassant, comme la mèche d'un fouet, la vitesse du son : bang supersonique très précisément). D'autres leurs becs (tambourinages des pies sur des parties de tronc creuses, très judicieuse ment sélectionnées, donnant parfois successivement des notes différentes). D'autres avec les plumes de leur queue (qui entrent en vibration lors de piqués vertigineux, à cause du flux d'air propulsé par leurs ailes : bécassine des marais). D'autres claquent du bec (grand tétras), d'autres se secouent en faisant ainsi un bruit incroyable (cassique à crête d'Amérique du sud), etc... etc...

Bien que je ne sois moi-même ni un technicien, ni un scientifique, ni un musicien - du moins je ne joue d'aucun instrument - je dois dire que j'ai eu vraiment beaucoup de plaisir au cours de 20 années de quête de chants d'oiseaux à travers le monde, prolongées par de fréquentes séances de travail dans mon studio, à bricoler certains équipements, à découvrir quelques bribes du langage des oiseaux, et à écouter leur musique. Je n'en ai dit ici que quelques mots... |